Education à l'Environnement en Suisse









 

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Réenchanter notre relation au monde
(Entretien avec Mohamed Taleb 01/08)

Quelles sont les valeurs et les dimensions qui influencent notre lecture du monde? Quelle posture faut-il adopter pour réinventer ou réenchanter notre relation au monde? Quel est le rôle de l'Ecole et de l'enseignant dans la transmission des valeurs à nos en enfants? Mohamed Taleb, qui a dirigé l'ouvrage collectif Sciences et Archétypes. Fragments philosophiques pour un réenchantement du monde et conduit plusieurs projets sur les enjeux culturels et éthiques de éducation relative à l'environnement, nous éclaire sur ces questions. Entretien.

Qu'entendez-vous par réenchantement du monde? 
 
Pour saisir, intellectuellement ou intuitivement, cette notion de " réenchantement du monde ", il me semble nécessaire de prendre la mesure de ce qu'est le " désenchantement du monde ". Issue des analyses du sociologue Allemand Max Weber, cette expression dit que l'époque moderne capitaliste tend à se caractériser par une domination de pluss en plus grande des valeurs marchandes et rationalistes : le qualitatif cède le pas à la logique de la quantité, la mise en équation, par la techno-science, du monde devient la règle de la connaissance, l'Imaginaire devient, au mieux, le reflet irréel de la réalité (matérielle/économique)…. Philosophiquement, on est en droit de soutenir que le nihilisme (le non sens) est l'horizon du désenchantement capitaliste du monde. D'ailleurs, du point de vue de l'Education relative à l'Environnement, on peut souligner la relation entre la crise socio-écologique et ce désenchantement. Dans une conception utilitariste et instrumentaliste de l'environnement, celle-ci cesse d'être " Nature " ou " Milieu de vie " pour devenir " ressources "…
 
Le réenchantement du monde - ou, pour être plus juste, de notre relation au monde ! - est un processus qui vise à réhabiliter les dimensions immatérielles de la réalité ; refusant le réductionnisme (la réalité se réduit au matériel), ces dimensions sont celles du lien social (qui n'est plus réduit au fameux " contrat social "), de la vie intérieure (le fameux " Jardin secret "), de l'Environnement (compris comme " Nature " et " Milieu de vie ", c'est-à-dire des espaces dans lesquels la subjectivité individuelle et sociale se déploie). Réenchanter le monde, ce n'est pas autre chose que de reconnaître que le logos ne peut avoir le dernier mot et que l'Imaginaire est partie prenante de nos réalités et de nos existences. Et, dans cet Imaginaire, il va de soit que le sacré, la créativité, la spiritualité, la contemplation, l'utopie, le légendaire, le fantastique, ont une place d'honneur. Dans le réenchantement du monde, les esprits de la Nature vivante ne sont pas prisonniers des livres de conte, mais sont présents dans la trame même du vivant…. C'est pourquoi l'écoute sensible, l'approche mytho-poïetique sont si importantes.

Pourquoi cette approche, faisant appel aux êtres mythiques, vous fait-elle croire qu'il s'agit d'un moyen d'éduquer aux valeurs?
  
On peut effectivement considérer que cette approche qualitative qui fait appel aux " êtres mythiques " peut aider à " éduquer aux valeurs ", pour reprendre les termes de la question. Encore faut-il, pour être rigoureux et juste, poser trois questions qui renvoient à ce qu'est un mythe, au paradigme éducationnel mobilisé et aux valeurs. Je dirais donc ceci : le mythe n'est pas, contrairement à la conception qu'en avait le modèle scientiste et positiviste de la connaissance au 19ème siècle (conception largement dominante encore aujourd'hui !), un leurre, ou un fantasme, ou une illusion culturelle. Le mythe est une façon de dire le monde, l'humain, son vécu mais aussi ses espérances. Seulement, le langage sera celui de l'Image et non pas celui du concept. Je refuse la hiérarchie entre logos et mythos, raison et Imaginaire, équation et mythe. L'enjeu est de penser complémentairement et non pas contradictoirement. Le mythe est donc une dimension de la réalité. 
Les esprits de la Nature, des korrigans aux devas, des elfes aux djinns, des ondines aux nains, disent, poétiquement, le fait que la Nature est vivante et qu'elle ne se réduit pas à un magasin de ressources. L'ondine nous rappelle que l'Eau ne se réduit pas à H2 0. Il est intéressant de savoir que de nombreux scientifiques, comme le biologiste Rupert Sheldrake, confirme que la Nature est irréductible à sa dimension strictement matérielle.
Enfin parler des valeurs, comme cela, d'une façon générale, n'a pas de sens. Il vaudrait mieux ouvrir le dossier de l'Education relative aux valeurs environnementales. Ce dossier est fondamental, car, outre le fait qu'il permet de clarifier les conceptions qui ordonnent et organisent nos relations, nos existences, il offre la possibilité d'une réflexion sur les valeurs qualitatives qui sont réprimées ou récupérées par la société marchande. Lorsque l'ancienne Ministre de la culture du Mali Aminata Traoré parle, à propos de la globalisation, d'un " viol de l'imaginaires ", il me semble que nous devrions la prendre au sérieux. 

Dans un de vos articles, vous dîtes "qu'il est plus que jamais important de valoriser le sens civique, la civilité et les projets de civilisations qui, à partir des espaces- temps locaux, peuvent épanouir nos cultures". Qu'entendez-vous par là?
 
Cette réflexion part d'une analyse de la philosophe Dominique Meda qui, dans le très instructif Qu'est-ce que la richesse ? (Paris, Aubier, 1999), met en opposition la démarche de la mondialisation et la démarche de la civilisation. L'Idée-force est que la société capitaliste développe, avec son économie libérale de marché, une logique de guerre contre le lien social. D'une certaine manière, on peut estimer, à l'inverse, que l'économie sociale et solidaire, en tant qu'elle réhabilite le lien social et également le lien écologique, s'institue comme partie prenante d'un projet de civilisation. L'évocation des espaces-temps locaux rejoint, ici, la réflexion d'un autre philosophe, Paul Virilio. Pour lui, la mondialisation généralise un espace-temps monde qui est proprement invivable pour les humains et la Nature et qui se réalise par la quasi dislocation des espaces-temps locaux, qui sont nos milieux de vie. Il me semble que s'il existe des valeurs universelles, car l'humanité existe !, elles prennent des formes et des visages à chaque fois différentes au gré des langues, des Imaginaires, des concrétudes locales. 

Selon une enquête menée par l'INRP, les enseignant-e-s considèrent important de transmettre des valeurs (respect, solidarité, …). Toutefois, ils expriment leurs doutes à l'égard du contenu idéologique de la transmission de valeurs à l'Ecole, ils peinent à trouver la bonne posture pour enseigner les valeurs de l'EEDD aux élèves. Selon vous, quelles valeurs essentielles en EEDD faut-il transmettre aux élèves et quel est le rôle aussi bien de l'Ecole que de l'enseignant?
 
L'ont ne peut pas parler sérieusement de transmission des valeurs essentielles en EEDD s'il n'y a pas une véritable clarification à propos de ce fameux Développement Durable qui, comme le dit Lucie Sauvé, apparaît de plus en plus comme un " mot d'ordre ", c'est-à-dire une injonction à laquelle tous doivent se soumettre. Personnellement, je critique fortement la notion fourre-tout de Développement Durable. Je préfère le paradigme de l'écodéveloppement. Mais, si l'on veut, à toute force, parler de DD, il me semble que les praticien-n-e-s de l'Education à l'Environnement (je préfèrerais que l'on parle de l'Education relative à l'Environnement, qui est beaucoup plus ouverte) définissent celui d'une façon critique. Actuellement, la définition dominante du DD est le célèbre triptyque économie, environnement et social. Fondamentalement, la durabilité est celle de l'économie et le DD veut répondre à la question suivante : comment faire durer nos économies ? en " internalisant " les coûts environnementaux et les contraintes sociales….. Il est préférable - c'est certainement le moins pire choix - d'opter pour le quaternaire : environnement, social, économie et diversité culturelle. Ce dernier, appelé parfois " quatrième pilier ", est celui qui permet aux valeurs environnementales d'exister encore en tant que telles. Transmettre les valeurs essentielles en EEDD suppose donc un changement de paradigme au sein même du DD et de procéder à une déconstruction du modèle techno-économiciste qui, en lui, domine. 
Ici, le rôle de l'enseignant et de l'école est de favoriser l'éclosion du sens de la critique sociale. Sans elle, le DD se réduirait à l'" apprentissage " du catalogue des fameux " gestes écocitoyens ", sur un mode comportementaliste et culpabilisant.

Aujourd'hui, à l'école laïque, peut-on associer des valeurs telles que la spiritualité et la religion à la défense de notre environnement pour favoriser une plus grande prise de conscience des enjeux écologiques ? Si oui, comment (sans attiser les conflits)? 
 

Je ne crois pas souhaitable que l'école occidentale, en tant que telle, soit le lieu de la spiritualité et de la religion. En revanche, il existe une conception de la laïcité qui permet d'éviter le clash entre intégrisme religieux et intégrisme laïc. Je me fonde sur la contribution de Jean Bauberot qui pose la nécessité d'une " laïcité ouverte ", c'est-à-dire capable de reconnaître la pertinence et la légitimité d'autres vérités que celle de la raison républicaine, celles des poètes, des artistes, des visionnaires, des spirituels. Cela me semble d'autant plus important que la gravité de la crise écologique exige que nous mobilisions l'ensemble des ressources culturelles et spirituelles de l'humanité. Dans cette optique, les religions disposent de belles capacités à réenchanter le monde. Je pense, par exemple, à la théologie de la libération qui propose, dans plusieurs univers religieux, une lecture éthique et sociale des textes sacrés, et de plus en plus écologique. Mais ce n'est pas à l'école de diffuser ce type d'enseignement, mais à des acteurs dans la société civile. 
 

PORTRAIT

Mohammed Taleb est philosophe, conférencier et formateur en Education relative à l'Environnement. Il enseigne notamment l'écopsychologie à l'Ecole Supérieure en Education Sociale, à Lausanne, et anime le réseau "Le singulier universel", qui entend être un espace de formation sur les liens entre psychologie, écologie, spiritualité et transformation sociale. Il est actuellement responsable du projet de constitution de l'If'Tere (Institut de Formation Transdisciplinaire en Education relative à l'Environnement). Courriel : cardabelle_taleb@yahoo.fr, tél. : 06 18 07 86 30
 


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