Education au développement durable : approches et regards croisés sur son intégration à
l'Ecole
Le débat sur l'intégration de l'éducation au développement durable
(EDD) à l'Ecole est d'actualité. Deux courants de pensée tentent de convaincre du bien-fondé de leur démarche. D'un côté les partisans d'une approche privilégiant les sciences naturelles et de l'autre ceux qui s'appuient davantage sur les sciences sociales. Si
ces approches et conceptions divergent parfois, les finalités ne sont pas forcément très éloignées. Pour mieux comprendre les arguments de chacun, nous avons interrogé Francine Pellaud et François Audigier
(voir portraits), deux personnalités romandes fortement impliquées dans ce processus.
Vous enseignez tous deux dans un cours où l'EDD apparaît dans le titre. Pour l'un, elle est associée à l'éducation à la citoyenneté, et pour l'autre, à l'éducation à l'environnement (EE). Cela signifie-t-il que vos approches ne sont pas les mêmes, que vos courants de pensée et vos objectifs divergent ou, au contraire, êtes-vous simplement complémentaires? F. Audigier : J'ai simplement envie de répondre, les deux, à la fois différentes et complémentaires. L'EDD a deux origines : l'EE qui a, de fait, été prise en charge le plus souvent par des enseignants de sciences naturelles, de sciences de la vie et de la terre, et l'Education au développement (ED) qui a été prise en charge le plus souvent par des enseignants de sciences sociales, géographie, histoire, citoyenneté, économie, etc. De plus, le développement durable est un problème politique au sens où les solutions sont d'ordre politique. Dès lors l'entrée par les sciences sociales est nécessaire. Cette entrée demande autant de rigueur que celle opérée par les sciences de la nature. Je suis souvent inquiet de voir à quel point on est soucieux d'introduire un certain niveau d' " exigences scientifiques " lorsque l'on traite de biologie et de sciences de l'énergie, par exemple, et inversement comment le droit, la géographie, l'économie, etc., peuvent donner lieu à des approches qui s'apparentent plus au café du commerce qu'à une approche rigoureuse. Et comme nous ne pouvons être compétents partout, deux approches complémentaires de l'EDD valent mieux qu'une !
F. Pellaud : Pour ma part, je vois l'éducation au développement durable comme un tout complexe, dans lequel environnement et citoyenneté sont inclus. Mais si elle les inclut, elle les dépasse aussi largement. Comme le dit Morin, " le tout est plus, mais aussi moins que la somme de ses parties ". Je pense que la nuance qui différencie nos approches se situe dans ce " moins", la citoyenneté et l'environnement ayant tous deux leurs caractéristiques spécifiques. Néanmoins, en visant la responsabilisation individuelle au sein d'une collectivité, j'essaie que mes étudiants deviennent d'abord des citoyens, dans tout ce que ce terme renferme de droits mais aussi de devoirs. En ce sens, le respect de l'environnement, comme le respect de toute vie, en fait intrinsèquement partie. Et si certains voient la culture comme quatrième pilier du développement durable, personnellement, j'aime mettre l'éthique comme objectif commun à ceux que l'on nomme habituellement: l'économie, l'écologie et le développement social.
Alors que tout le monde s'accorde à dire qu'à l'Ecole l'EDD ne doit pas être une discipline supplémentaire, quels sont les objectifs prioritaires qu'elle doit viser et comment articuler ces objectifs dans les programmes scolaires et la formation des enseignants? F. Pellaud : Avant toute chose, je pense qu'il est bon de rappeler qu'aborder le monde avec les lunettes du " développement durable " est avant tout une autre manière de penser, de comprendre et de … vivre, un autre regard sur le monde actuel. Dès lors, il apparaît comme évident qu'on ne peut rien mettre sous une discipline relative au développement durable puisque tout peut s'y inscrire ! Un excellent article paru dans l'Educateur (dossier 11/2006) montre d'ailleurs très bien le cheminement qui mène d'un enseignement " traditionnel " à une EDD. L'inscrire de manière transversale dans les programmes n'a donc rien de sorcier puisque, tous les enseignants qui en ont fait l'expérience vous le diront : en abordant des sujets " traditionnels " avec les lunettes du DD, leurs élèves vont bien au-delà de ce que les programmes prévoient ! Normal, car en transcendant les disciplines, en faisant ce qu'on appelle une approche " systémique " de l'objet d'étude, ils offrent aux élèves des possibilités de créer des liens, de mettre en relation des éléments ou des événements qui vont bien au-delà de la simple notion de " transfert ".
Reste la douloureuse question de la formation des enseignants. Issus eux-mêmes d'un enseignement " traditionnel ", entourés de formateurs qui n'ont pas forcément cette vision transdisciplinaire et systémique si spécifiques au développement durable, on a parfois l'impression d'un serpent qui se mord la queue. Une mutualisation des expériences réussies menées en classe pourrait certainement palier en grande partie à ce problème. C'est d'ailleurs ce que je fais, en demandant à certains enseignants de venir parler de leur propre expérience devant mes étudiants. On peut aussi imaginer qu'une plus grande collaboration entre chercheurs travaillant sur ces thèmes et enseignants serait la bienvenue.
F. Audigier : Grosso modo, déjà chez les grecs, il y a deux manières principales d'éduquer et d'instruire les jeunes générations, de pratiquer un enseignement au sens fort du terme :
- introduire peu à peu les élèves dans des disciplines scolaires, comme autant de manières spécifiques de construire et de comprendre le monde. On postule que les savoirs, savoir-faire et compétences construits dans ce cadre seront des outils pour affronter le monde et les situations vécues;
- mettre les élèves, en quelque sorte, face au monde et les inviter à interroger ce monde, leurs expériences, les situations vécues, etc. On prend alors appui sur ces expériences, ces situations pour introduire des savoirs et des savoir-faire, construire des compétences. Mais dans ce cas, ces introductions se font dans la logique des situations et non dans celle des constructions disciplinaires.
Il y a aujourd'hui un conflit majeur entre la première approche qui caractérise la forme scolaire mise en place en Occident depuis le XVIIIème siècle et la seconde approche qui s'appuie sur des demandes sociales, elles-mêmes très diverses et en compétition, sur le souhait d'un enseignement plus utile, lié plus directement à la vie et à la recherche de solutions. Ici le souci de la vérité s'efface devant celui de l'efficacité et la recherche d'une modification, notamment par l'action, des comportements, des attitudes. Tant que cette tension, voire cette contradiction, n'aura pas été travaillée en tant que telle, nous serons dans des solutions bricolées (au sens très positif du terme) par les acteurs qui sont convaincus de l'importance de l'EDD. Mais cela n'ira guère au-delà de ce cercle de convaincus.
Comment faudrait-il procéder pour faire adhérer les enseignants aux principes de l'EDD et pour qu'ils s'approprient la démarche et la méthodologie? F. Audigier : Une revue, même partielle, de la littérature met en évidence que l'EDD est un vaste fourre-tout sous lequel chacun met ce qui l'intéresse et ce qu'il souhaite. Quelques grandes généralités, si sympathiques soient-elles, ne suffisent pas à donner de la cohérence à cette éducation. L'EDD n'implique pas, par elle-même, par essence, une démarche ou une méthodologie particulière. L'EDD peut très bien être dispensée sous forme normative et uniquement discursive. Les démarches mises en avant aujourd'hui résultent d'une approche liée à des théories de l'apprentissage, qui sont elles-mêmes transformées en théories et pratiques d'enseignement, alors que l'apprentissage n'est pas le complémentaire symétrique de l'enseignement. Ceci dit, il y a des enseignants de tout niveau scolaire qui font en ce domaine des travaux tout à fait passionnants avec leurs élèves. Ces travaux méritent d'être à la fois diffusés et connus par les divers canaux possibles et d'être soumis à des analyses rigoureuses pour en évaluer les effets, etc. Et comme chacun de nous ne peut ni tout connaître, ni être informé de tout, il faut accepter, voire encourager la mise en place de réseaux pluriels, divers, multiples.
F. Pellaud : Tout comme les industriels changent leur manière de produire lorsqu'ils voient qu'économie d'énergie et de matières premières et que bien-être des employés veulent dire économie d'argent, je pense qu'il faut que les enseignants perçoivent le " plus " que recèle l'EDD. Et le premier de ces " plus " est certainement la motivation. Dans les expériences que j'ai eu la chance de partager avec des classes primaires, je n'ai pas le souvenir d'un seul enfant qui ne se réjouissait pas de poursuivre le travail entrepris sur ces thèmes. Et je peux dire que ce même enthousiasme, je le retrouve chez mes étudiants à l'université ! Le développement durable est un thème porteur à plus d'un titre. Et l'impression qu'à travers cette prise de conscience, on peut passer d'un stade de spectateur subissant l'évolution du monde, à celui d'acteur participant à sa construction n'est certainement pas le moindre.
Quel peut être le rôle et la place de l'éducation à l'environnement (EE) dans ce processus d'intégration de l'EED dans la formation ? F. Pellaud : Elle peut être une entrée privilégiée, surtout pour les petites classes. En effet, parce qu'elle parle souvent d'animaux, de fleurs, de milieux de vie proches des enfants, elle rend le DD plus concret et surtout, empreint d'émotivité, d'affectivité. Le risque actuel, c'est de rester à cette " découverte de la nature " et d'oublier de la resituer dans son cadre écologique (dans lequel les notions de système, d'interaction et d'interdépendances, etc. sont essentielles), social et économique. Aborder les déchets à l'école n'a de sens qui si l'on parvient à dépasser l'objectif du tri pour aborder la signification du " recyclage " et plus encore, pour réfléchir à ce que sont les déchets (et là encore, on peut ne pas se limiter à ce qui atterrit dans notre poubelle) et surtout à la manière de les éviter. c'est à dire poser la question de la consommation, dès l'école enfantine.
F. Audigier : Je laisse le soin aux personnes compétentes en EE de répondre à cette question. En revanche, je réponds à celle qui n'est pas posée, concernant l'EDD. Celle-ci a pour origine l'EE et l'Éducation au développement (ED). Il y a de fait une tension entre les approches de l'EE qui mettent souvent l'accent sur les données dites naturelles et l'ED qui est plus sensible aux problèmes sociaux, à la pauvreté et aux inégalités, à différentes échelles.
Tous deux chercheurs en sciences de l'éducation, en quoi consiste une recherche spécifique à l'EDD? Quels sont les thèmes que vous développez et les objectifs que vous visez? La coopération ou les réseaux internationaux ont-ils leur place au sein de cette/ces réflexion(s)? F. Pellaud : Au sein du LDES, nous nous intéressons depuis longtemps à " comment on apprend ?". Avec l'avènement du DD, nous nous intéressons de plus en plus aux caractéristiques de la pensée complexe, puisque le DD conduit immanquablement à la complexité. Nous cherchons donc à pointer du doigt les obstacles à ces apprentissages, pour mieux définir les outils qui pourraient accompagner les enseignants et leurs élèves. Mais comme les problématiques qui touchent au DD (changements climatiques, pollution des eaux, gestion de l'énergie, etc.) sont également des messages qu'il faut faire passer de toute urgence, nous nous intéressons aussi à la manière dont ceux-ci se transmettent et à leur qualité. Dans ce contexte, l'éducation mutuelle est revisitée, ainsi que la théorie des jeux ou la manière de travailler avec les changements de paradigmes. Nos partenaires habitent autant dans l'Europe élargie qu'en Amérique du Sud, en Asie ou en France voisine. Et je ne désespère pas d'en avoir un jour du côté de la Suisse alémanique !
F. Audigier : Nous avons besoin de recherches empiriques, autrement dit de recherches sur les pratiques d'enseignement, sur les situations d'apprentissage, sur les représentations que les acteurs ont de tel ou tel aspect du DD, sur les apprentissages effectivement construits, etc. Ces recherches sont indispensables. On ne fait en classe que des choses limitées et modestes, les apprentissages se construisent dans la durée, etc. Quant aux thèmes que je cherche à développer avec mon équipe, ils portent sur la contribution des enseignements de sciences sociales -principalement histoire, géographie et citoyenneté- à l'EDD. Pour étudier cette contribution, nous avons choisi de le faire dans des situations de débat, en relation avec l'éducation à la citoyenneté, ce qui est loin d'être évident pour peu que l'on approfondisse avec un peu de rigueur ces deux aspects. Enfin, les réseaux internationaux sont importants voire essentiels. Ils nous permettent à la fois de nous ouvrir vers d'autres conceptions, d'autres manières de faire et aussi de prendre la mesure de ce qui nous réunit, des défis auxquels l'EDD, plus largement l'école, nos systèmes éducatifs, doivent faire face.
PORTRAITS
Francine Pellaud, Maître-assistante du professeur André Giordan au Laboratoire de Didactique et Epistémologie des Sciences (LDES) de l'Université de Genève et formatrice
d'enseignant-e-s. Recherches essentiellement autour de l'éducation au développement durable ou d'une manière plus générale à la médiation du développement durable. Autres infos :
www.ldes.unige.ch/info/membres/fp/fp.htm
François Audigier, Professeur en didactiques des sciences sociales à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Éducation (FAPSE) de l'Université de Genève. Recherche en Didactique et en Epistémologie des Sciences sociales (Histoire, Géographie, Citoyenneté). Autres infos :
www.unige.ch/fapse/didactsciensoc/index.htm